mardi 18 août 2015

My first french kiss was with a ghost

Dedley.



Kathy, la mère de ma meilleure amie à cette période, s’intéressait de près au mystique et au paranormal. En effet, elle venait de perdre son amoureux «Jamal » dans un accident tragique. Mère d'une famille monoparentale en deuil, en charge d' Ève douze ans, fille d'une première union avec un Touareg, un homme bleu du désert rencontré lors d'un voyage en Afrique; et de City six ans, fille d'une deuxième union avec un Comorien. Kathy avait rencontré Jamal lorsqu'elle et ses filles habitaient encore à la Courneuve dans le 93, un homme plus jeune qu'elle de 10 ans, fumeur de cannabis dont elle était tombée amoureuse. Le garçon avait du être reconduit en Algérie, sa terre natale, car ses papiers n'étaient plus en règle. Là bas il travaillait comme livreur et parcourait les routes escarpées de montagne avec son camion. 

 Un jour, l'accident arriva. Une fillette en vélo lui fit faire un écart fatal qui l'amena dans un arbre. Il était plongé dans le coma et régulièrement Kathy envoyait à la famille de Jamal de quoi poursuivre les soins hospitaliers. Mais malheureusement, les conditions là-bas ne permettaient pas de le garder en vie plus de quelques mois. La pression de l'hôpital de libérer le lit pour un cas plus urgent avait amené la famille à faire le deuil de leur proche à l'apparence défunte depuis longtemps déjà.
À la suite du décès de Jamal, Kathy s'intéressa à tout ce qui touche de près ou de loin à l'au-delà. Souvent nous allions choisir un film au vidéo-club dans le rayon fantastique : « Ghost » « Poltergeist » « Rencontre du troisième type ». Elle s'est mise en relation avec un Mage au Tibet qui lui donnait des conseils. Elle fréquentait aussi Adidja, une comorienne d'une quarantaine d'années amie avec le père de City. Cette femme invoquait les esprits et les faisait entrer dans son corps pour qu'ils puissent « s'exprimer » comme elle disait. Kathy espérait sans doute entrer en contact avec Jamal.














Un jour, elle nous emmène avec elle chez Adidja , City, Ève et moi. Dans une cité d'une banlieue nord de Paris, nous entrons dans un bâtiment tout en longueur. En sortant de l'ascenseur puant, nous allons vers une porte entrouverte où une femme nous attend. Elle nous fait entrer, et retourne aussitôt vers la salle de bain. J'entre-aperçois Adidja dans la baignoire gémissante et gesticulante. Il faut du sel, du gros sel. Elle a invoqué l'esprit d'une enfant morte noyée, il lui faut revivre sa mort pour être libérée de son errance dans les ténèbres.
Kathy s'empresse d'aller vers la cuisine, fouille dans un placard et revient vers la salle de bain avec un paquet de gros sel premier prix dans un emballage minimaliste. L'assistante d'Adidja qui nous avait ouvert la porte verse tout le contenu du paquet dans l'eau et la remue vigoureusement avec les mains. Adidja se tortille et pleurniche, son assistante se met à chanter d'un timbre grave tout en arrosant la tête d'Adidja d'eau salée.
Au bout d'un moment Adidja commence à se calmer. Elle est sortie de l'eau, emballée dans une serviette, l'assistante la change de pièce et l'invite à prendre place dans la chambre. Adidja s'assoit en tailleur sur un tapis, avec sa serviette sur la tête, elle ressemble à une petite mendiante roumaine, sa voie est fluette, enfantine, un ton naïf et malin à la fois. Elle minaude et joue avec ses mains. Son assistante, assise en face d'elle, dialogue dans une langue qui m'est inconnue.
À la fin du rituel, pour libérer le corps d'Adidja il faut lui ouvrir les mains, qu'elle garde fortement fermées, avec l'eau contenue dans une assiette en argile blanche. L'eau est blanchâtre, chargée de glaise. Au fond de l'assiette, quelques pièces de monnaies, scintillent par endroits sous une couche de poudre blanche. L'assistante commence et semble se donner beaucoup de mal sans succès. Elle gémit et force jusqu'à trembler mais rien à faire, les doigts d'Adidja restent soudés. L'assistante nous appelle à l'aide, incrédules on échange un regard avant d'aller lui prêter main forte. L'une arrose la main en portant l'assiette comme elle peut, l'autre prend le pouce , la troisième décolle l'auriculaire, et enfin, la quatrième soulève l'index, quand la cinquième s'empare des autres doigts, la main finit par s'ouvrir. Adidja souffle de soulagement mais elle nous montre son autre main fermée avec un air désolé plein de candeur.

Nous reprenons nos efforts, chacune à nos places. Adidja vacille, sursaute , se replie sur elle même puis se cabre. Nous ne savons pas s'il faut la contenir ou s'éloigner, jetant un regard interrogateur vers l'assistante, nous la suivons dans son geste de recul. Adidja s'agite et se met à pousser des sons venus d'un autre monde. Effrayées, nous butons sur les meubles et longeant les murs nous rejoignons la sortie City, Ève et moi. Dans la pièce que nous quittons les cris s'amplifient, l'assistante reprend son chant avec plus de vigueur. Nous nous regardons, étouffant un fou rire nerveux; en me cachant la bouche je goute pour la première fois à l'argile granuleuse.

Adidja est revenue parmi nous, elle explique dans un français presque sans accent que lorsqu'elle invoque plusieurs esprits les uns à la suite des autres, cela peut être dangereux. D'autres esprits, non convoqués ceux là, voudraient peut-être profiter de l'invitation, de cette porte ouverte vers le monde des vivants pour délivrer leurs messages ou demander à revivre leur mort pour être libérer. Le risque s'est surtout qu'un esprit malveillant s'empare de son corps, Adidja ricane et pensant qu'il nous a fallu s'y mettre à cinq pour ouvrir une main d'enfant. Nous ne pourrions pas faire face aux forces maléfiques. Pourtant, après s'être dégourdie les jambes un instant dans la cuisine, Adidja déclare qu'elle se sent prête.

Nous reprenons le chemin de la chambre et le rituel reprend sans plus attendre. On invoque Dedley pour Kathy. Tout ce passe comme prévu, Dedley qui prend possession du corps d'Adidja, est un homme corpulent au regard dur, la mine sévère. Il se rue sur la bouteille de whisky et en boit une bonne rasade au goulot, attrapant un paquet de Camel, il s'allume une cigarette enfumant aussitôt la petite pièce exigüe. Je me tenais dans l'embrasure de la porte lorsque, tournant la tête dans ma direction, Dedley me regarda profondément dans les yeux et ne tarda pas à me demander de sa voix profonde et grave « Toi, t'as eu des problèmes avec ton grand père! » Je regardais alors Ève la seule à connaître mon secret qui affirma aussitôt qu'elle ne lui avait jamais parlé.

Plusieurs fois, nous retournâmes chez Adidja et Dedley était là aussi. Une fois, il demanda à rester seul avec moi, il alla fermer la porte, revint s'assoir sur le tapis en faisant craquer les articulations de ses jambes, et d'ajouter que le corps d'Adidja était trop petit pour contenir son corps de guerrier. Il m'attrape par le menton fermement et me dit que Adidja sera bientôt ménopausées et qu'il lui faudra trouver un nouveau corps pour s'exprimer.
Il pense que je pourrais devenir sa nouvelle femme. Il me dit que le soir de mes quinze ans je le verrai tel qu'il était vivant : Grand de deux mètres, noir comme la nuit, avec les cheveux longs, noirs, et raides tombant en une masse volumineuse jusqu'aux fesses. C'était un guerrier me dit il, mort sur le ring lors d'un combat il y a 4000 ans. Je reste ébahie, perplexe, muette.
Il me dit qu'il me protègera, qu'il me protège déjà et m'offre un bracelet aux perles en verre multicolores dont je tombe amoureuse sur le champ. Il me l'attache au poignet et tout près de mon visage me demande si je lui fait confiance. Impressionnée, je lâche un « oui » inaudible et fixant ma bouche il s'approche et viens coller ses lèvres aux miennes. Un doigt sur ma bouche il descend vers mon nombril et frotte sa tête sur mon entrejambe. D'une main il défait le bouton qui retient mon pantalon et le baisse en découvrant mon pubis. Il m'embrasse là où quelques poils pubiens commencent à faire timidement leur apparition. Il ne s'attarde pas trop et reviens vers ma bouche, je sens sa langue s'engouffrer et surprise de cette sensation inédite, choquée je repousse Adidja, Dedley je ne sais plus... et là, sourcils froncés il se met à dire « Oublies! Oublies! Oublies! » en me fermant les yeux à chaque mots. Je tente autant que possible d'oublier mais rien y fait, je me revois avec sa tête entre mes jambes, j'ai son goût de whisky dans la bouche, je voudrais sortir de là.

Au bout d' un long moment de litanie, il me laisse ouvrir les yeux et me dit qu'il va devoir partir avant qu'il ne soit trop tard. Pour finir, il veux que j'accomplisse le rituel d'ouverture des mains, toute seule. Je m'exécute en faisant de mon mieux, lorsque je parviens à ouvrir sa main, il pousse un râle avant de me tendre la seconde en me souriant comme un diable.

Délivrée, Adidja me regarde incrédule et me demande l'air méfiant ce que je fais toute seule dans la pièce. Je lui réponds que c'est Dedley qui me l'a demandé. Elle me regarde de travers en ouvrant la porte. Les filles se précipitent sur moi et me demandent d'où vient le bracelet que je porte, j'ai promis de ne rien dire, « C'est juste un cadeau ». Elles s'éloignent en maugréant que cela n'est surement pas gratuit, sous-entendu que leur mère devra payer pour ça.

Quelques années plus tard, alors que je ne fréquentais plus la famille d 'Ève depuis longtemps, vint le soir de mon quinzième anniversaire. J'étais en camping en colonie de vacances, on dormait à trois filles dans une tente canadienne, je me souviens que l'une d'entre elles puait des pieds comme un vieux bonhomme et sans cela je n'aurais peut-être pas repensé à Dedley. C'était un soir d'orage, j'avais du mal à trouver le sommeil tant je pensais à cette rencontre improbable. J'avais peur de m'endormir et de le voir en rêve comme il me l'avait dit. Finalement je me réveillais d'un sommeil sans rêve, il ne s'était rien passé.




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